La comédienne Josquin Beauchemin s'ouvre sur son retour au jeu et sa transition

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Plus tôt cette semaine, on retrouvait Alice Déry, la fille d'Élyse Marquis, dans une intrigue particulièrement troublante de District 31. Cet épisode, diffusé lundi, marquait également le retour au jeu de Josquin Beauchemin, une comédienne qui a commencé sa carrière dès l'âge de cinq ans et qu'on a pu voir entre autres dans le rôle de Julien Beaucage dans Subito texto ou encore dans celui de Sarcophage dans Kaboum. Josquin était cependant moins présente sous les feux des projecteurs ces dernières années, alors qu'elle était en pleine transition.

La jeune femme de 19 ans, qui est également artiste visuelle, a accepté d'accorder à HollywoodPQ une entrevue sur son retour au jeu et sa transition. Considérant l'importance de ses propos et ce que le sujet représente pour elle, elle a choisi de nous répondre à l'écrit, et nous avons décidé de publier l'intégralité de ses réponses.

Combien de temps avais-tu pris une pause du jeu et pourquoi?

J’ai pris une pause d’environ quatre ans et demi. Mon dernier contrat, Subito texto, s’est terminé à l'été 2016. Réellement, j’ai pris une pause d’environ deux ans, parce que j’ai continué à passer des auditions pour des rôles, notamment pour la Déesse des mouches à feu ou même Fugueuse en 2019! J’avais décidé sans vraiment décider de prendre une pause, parce que je sentais que je commençais à trouver très douloureux d'auditionner pour des rôles masculins. Le peu d’auditions que je faisais dans les dernières années, c’était pour des rôles plus sensibles qui venaient me toucher, ou pour des personnages trans.

J’avais vraiment envie de faire des rôles féminins, mais j’avais beaucoup de stress... Déjà, d’entrer dans un tout autre style de travail, le stress de la présentation (malheureusement, il y a beaucoup plus de pression pour les femmes d’avoir à bien se présenter et bien s’habiller en audition que pour les hommes), le stress d’avoir affaire à des questions indiscrètes, des confusions, à de la transphobie... J’avais l’impression qu’il fallait que je fasse mon bout de chemin, que j’avance dans ma transition avant de pouvoir me sentir prête à me lancer à nouveau.

Je ne veux pas dire par là que j’attendais de « finir mon changement de sexe », ou d’être sûre de « bien être perçue comme une fille ». Je sais que les médias aiment beaucoup aller dans ce sens, avec ces termes-là, mais je voulais justement en parler parce qu'il y a encore beaucoup d’éducation à faire sur la transidentité. Je n’ai pas fait de changement de sexe (déjà, c'est une expression qui reflète une réalité très binaire du genre), dans le sens où ce n’est pas le sexe l’important. C’est l’identité de genre. Le sexe, c’est très personnel. Je dirais donc plutôt que j’ai accompli une transition.

Oui, j’attendais d’être bien perçue comme une fille, mais seulement à cause de notre société, du manque d’inclusivité et de l’avancée sociale du cinéma québécois. Il n’y a pas une norme dans le spectre de l’expression de genre. Les personnes trans n’ont pas comme devoir de ressembler le plus possible aux personnes cisgenres pour être acceptées. Dans mon cas, mon but n’est pas du tout de porter des robes, du rose bonbon et du maquillage… Au contraire, j’adore les chemises, les jeans et avoir le même look que j’avais avant! Le passing est une idéologie qui fait plus de mal que de bien. Il y a des personnes trans comme moi qui peuvent avoir le goût d’être perçues comme des hommes cis ou des femmes cis, mais on le sait bien que c’est beaucoup plus complexe que ça.

Dans le meilleur des mondes, les personnes trans n’ont pas à « passer » pour être acceptées. Pour moi, avoir à passer, c’est exactement la même chose que se cacher. Parce que dans le fond, c’est ça que ça nous force à faire : c’est avoir l’air le moins trans possible.

Comment t’es-tu sentie accueillie sur le plateau de District 31? Est-ce que l’équipe était bien éduquée par rapport aux réalités des personnes trans?

J’étais un peu nerveuse le matin du tournage. J’ai passé toute mon enfance dans des studios de production, et je connais beaucoup de monde dans le milieu. J’avais peur de me faire mégenrer, ou qu’à l’inverse on évite de me parler pour ne pas créer de malaise. Mais au final, j’ai été très bien accueillie, et avec les règles de distanciation sociale, j’ai croisé peu de monde et la journée est passée ultra vite!

Il y avait aussi une ouverture dans la création visuelle de mon personnage. Le costumier, la coiffeuse, la maquilleuse et le réalisateur (ici Guillaume Lemay-Thivierge) ont travaillé avec moi pour réaliser le personnage. J’avais justement peur d’avoir à porter du gros maquillage et du vernis à ongles rouge avec une robe rose qui crie au stéréotype... J’ai vraiment apprécié d’avoir pu donner mon avis là-dessus! C’était une belle première ambiance, pour une retour après plusieurs années sur un plateau.

Qu’as-tu pensé du scénario au départ?

Le vrai travail s’est clairement fait à l’interne. Le premier jet de Luc Dionne, bien que ce soit très apprécié qu'il ait écrit un personnage trans, était décevant. Quand j’ai reçu le texte, j’ai pleuré. Il y avait tellement de choses à changer, des mauvaises appellations, du mégenrage, des répliques transphobes et violentes qui mettaient tout le blâme sur mon personnage (alors qu’elle se suicide!), sans aucun appui des personnages principaux (sauf sa meilleure amie). Il y a clairement eu beaucoup de changements à l’interne, de la part du réalisateur, des assistants et assistantes ou des comédiens et comédiennes, parce qu’après avoir vu l’épisode lundi, tout ce que j’avais souligné avait été changé! Et pour le mieux! Je remercie énormément le travail qui a été fait par la suite.

Selon GLAAD, 80% des gens en Amérique du Nord ne connaissent pas personnellement de personnes trans. Notre réalité vient donc des médias, d'où l’importance de bien nous représenter, pour notre sécurité et pour nos droits.

Le suicide est malheureusement une réalité trop présente chez les personnes trans. Est-ce que c’est significatif pour toi de l’avoir abordé comme ça avec ton retour au jeu?

Je pense que pour moi, juste d'avoir joué une femme trans était significatif pour mon retour au jeu. C’était ma troisième audition pour un rôle de femme trans. Et j’avais vraiment hâte qu’on arrête de prendre des hommes pour les jouer. Prendre des hommes cisgenres pour jouer des femmes trans, c’est perpétuer l’idée que nous sommes dans un déguisement, que le passé caché est le plus important et que notre sexe est l’enjeu primordial... C’est extrêmement violent et ça cause beaucoup de torts.

Le suicide est un sujet auquel je suis très sensible. J’ai eu énormément d’anxiété depuis l’âge de cinq ans et je subis la dépression majeure depuis le début de mon secondaire. J’ai eu beaucoup de passes difficiles et ma transidentité n'a vraiment pas aidé. Donc oui, c’est sûr que le rôle m’a touchée. J’ai toujours aimé les rôles dramatiques, je trouvais que ça me ressemblait plus et que j’avais plus d’emprise sur mes personnages. D’autant plus que le suicide chez les personnes trans est très élevé, c’est sûr que mon personnage allait toucher une corde sensible.

Mais il faut dire que, dans le cadre du personnage trans, je m’y attendais un peu. On dirait qu’à travers le temps, la communauté LGBTQ+ a toujours été introduite dans le cinéma par le drame. Suicide, assassinat, mort, solitude, rejet... On dirait que ça prend un 20 ou 30 ans de gros drames avant d’avoir des personnages LGBTQ+ joyeux qui peuvent avoir une vie normale. Aujourd’hui, c’est plus facile de trouver (dans le cinéma international) des personnages gais qui vivent une vie tranquille, sans gros drame de leur identité. Mais pour les personnes trans, les personnes non-binaires, les personnes racisées de la communauté, c’est beaucoup plus rare...

La première fois que j’ai vu à l’écran une femme trans qui ne mourrait pas et qui n’était pas écrasée par un drame identitaire, c’est dans Sense8. Quand j’ai vu son mariage avec une femme (une femme trans lesbienne!?! YES!), j’avais tellement pleuré... C’est à ce moment-là que je me suis dit : « C’est possible, j’ai une chance de pouvoir avoir un beau futur. » La bonne représentation, c’est tellement important!