Rencontre avec une femme « sauvage et dangereuse »

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La savoir à Montréal m’avait mise dans un état fébrile. J’étais prête à tout pour la rencontrer et faire parler d’elle. J’avais même usé de mille et un arguments pour persuader les radios auxquelles je collaborais de temps en temps d’en parler. C’était mon pied de nez au silence et aux critiques des médias, des gouvernements et des religieux des pays arabo-musulmans.

J’ai couru à la bibliothèque d’Atwater où elle donnait sa conférence. La salle était pleine à craquer, impossible de rentrer. Je me suis retrouvée à ramper sous les chaises, mon enregistreuse en poche, mon micro entre les dents… je ne devais pas rater ce rendez-vous.

Arrivée aux pieds de mon idole, je constate que la grande Nawal El Saadawi, tignasse blanche, yeux brillants de petite fille, croit toujours aux mots révolutionnaires qui émanent de sa bouche malgré ses 80 ans.

Les gens entassés, surtout des Égyptiens de la diaspora, buvaient solennellement ses paroles sans savoir que la Révolution du 25 janvier était aux portes du Caire.

Écrivaine illustre, féministe éprouvée et libre-penseur qu’aucun régime ne dompte ni ne corrompt, l’Égyptienne se bat aussi bien contre le conservatisme extrémiste des religieux de son pays que contre la dictature et la mentalité machiste et patriarcale du monde arabe.

Après la conférence, j’ai eu le privilège de passer du temps avec elle.

Se faire appeler « la Simone de Beauvoir de l’Égypte », énerve Nawal. « Simone de Beauvoir était jalouse et obsédée de Sartre. Moi, je suis beaucoup plus libre », constate celle qui a osé divorcer trois fois ! « Le féminisme, ajoute-t-elle, n’est pas une invention de l’Occident : il existe partout où les femmes sont ostracisées. »

Les divisions qu’on voit sont souvent reliées à la politique et à l’aliénation provoquées par les hommes et le colonialisme pour que les femmes ne s’unissent pas pour changer les choses.

Le visage endurci, elle me raconte comment elle est devenue féministe. « J’ai 6 ans quand une dame étrange venue chez nous m’immobilise dans la baignoire et me coupe sauvagement le clitoris. Le sang gicle et dessine mon destin, dur et complexe, sur les bords de la baignoire couleur ivoire. »

« C’est dans cette grande douleur et dans l’humiliation, me confie-t-elle, que je deviens féministe. Ce n’est pas un choix, c’est un instinct de survie. »

Depuis, la rébellion l’habite ; vis-à-vis de sa famille d’abord, pour pouvoir étudier et ne pas subir de mariage forcé comme ses cousines dès l’âge de 10 ans. Elle devient psychiatre et décortique méticuleusement les « tares » de sa société.

Elle aborde avec un incroyable courage tous les sujets tabous : le fondamentalisme religieux, la violence conjugale, l’excision des filles, les abus sexuels.

L’infatigable militante me raconte des pépites d’anecdotes à glacer le sang sur sa vie. Aujourd’hui, elle les trouve presque drôles ! Il y avait Mémoires de la prison des femmes, ce livre écrit en prison sur un rouleau de papier de toilette avec le eye-liner d’une prostituée. Ou la fois où des religieux l’accusent d’apostasie et tentent de la faire divorcer de force de son mari, en direct à la télévision d’État !

« Les religieux disent de moi que je suis une femme sauvage et dangereuse. Évidemment, je le suis, puisque je dis la vérité et la vérité est sauvage et dangereuse à dire. »

Nawal est en exil aux États-Unis lors de notre rencontre. Elle a publié une pièce de théâtre en 2007, Dieu démissionne à la réunion du sommet, jugée blasphématoire et interdite de vente au Caire. Elle a fui les menaces de mort qui s’abattent sur elle alors que, me lance-t-elle dans un rire moqueur et vainqueur, « tous les intellectuels avaient lu ma pièce ! ».

En attendant son verdict, Nawal enseigne à l’Université de Duke son cours fétiche : « La pensée critique et la dissidence ». Pour elle, seul l’enseignement de la pensée critique peut libérer les esprits.

Mais même au pays de Bush, la femme rebelle dérangera. Une de ses conférences coûte sa place au doyen l’Université du Texas qui l’y avait invitée : ses positions contre les républicains et le capitalisme ne plairont pas à l’administration Bush.

Quelques mois après notre rencontre, Nawal El Saadawi a gagné son procès contre la plus haute instance de l’islam d’Égypte, Al Azhar. Un juge ouvert d’esprit a décidé que les religieux n’avaient pas les capacités de juger une œuvre littéraire.

Folle de joie, Nawal rentre dans son pays soutenir les manifestants de la place Tahrir et regrouper les féministes pour poursuivre le combat.

Alors que nous comptons le neuvième féminicide au Québec en 2021, ma rencontre avec l’immense Nawal El Saadawi, qui vient de nous quitter à 89 ans, résonne en moi : cette femme mérite assurément plus d’attention universelle que les montages d’entrevues tronquées, ressorties par les médias égyptiens pour tenter de l’humilier post-mortem. Canadienne, elle aurait probablement été une Margaret Atwood.