L’illusion de la fleur de lys : Pourquoi les choix électoraux au Québec offrent un faux dilemme entre deux visages d'un nationalisme autoritaire
À l’approche des prochaines élections provinciales au Québec, les électeurs se font servir un récit d’alternance politique soigneusement préfabriqué. D’un côté, la première ministre Christine Fréchette et la Coalition Avenir Québec (CAQ) proposent un nationalisme de gestionnaires CTV News, promettant de défendre l’État par un encadrement législatif agressif. De l’autre, Paul St-Pierre Plamondon et un Parti Québécois (PQ) revigoré avancent un nationalisme purement idéologique et existentiel, transformant les urnes en ultime champ de bataille pour la survivance culturelle.
Pour l’observateur occasionnel, le paysage politique offre le spectacle d’un débat d’idées féroce. Pourtant, lorsque l’on prend un peu de recul par rapport aux estrades de campagne, il devient évident que ces deux formations puisent leur eau à la même source historique.
Qu’il s’agisse d’un rassemblement partisan ou d’une annonce officielle, chaque décor est immanquablement submergé par une mer de bleu et de blanc, ancrée par la figure stylisée de la fleur de lys. Le PQ comme la CAQ se drapent dans cet emblème, le présentant comme un bouclier démocratique face aux pressions assimilatrices d’un continent anglophone. Mais en grattant ce vernis bienveillant et progressiste, on met à nu un cas flagrant d’amnésie collective.
La fleur de lys n’a jamais été un symbole populaire, et elle n’est pas née d’une quête d’autodétermination démocratique. Elle incarnait la marque absolue et inflexible de la monarchie française des Bourbons—un régime défini par le droit divin, l’assujettissement féodal et une profonde violence institutionnelle. En érigeant cette relique de la vieille Europe au rang d’identité centrale de leurs programmes politiques, les principaux partis québécois ne font pas progresser la démocratie. Au contraire, ils romantisent un passé autoritaire pour légitimer un présent restrictif et exclusif.
L’oubli historique : pourquoi l'année 1834 importait
Pour comprendre à quel point l’offre électorale actuelle repose sur une illusion, il faut observer comment les habitants francophones du Canada percevaient leur propre histoire avant que les partis modernes n’en réécrivent les mythes.
Après la Conquête britannique de 1759, les Canadiens—les ancêtres francophones des Québécois d’aujourd’hui—ne se sont absolument pas rués sur la fleur de lys. Lorsque la Société Saint-Jean-Baptiste fut fondée à Montréal en 1834 par Ludger Duvernay pour protéger et célébrer la culture canadienne-française, quel symbole ont-ils choisi ? Ils ont choisi la feuille d’érable The Canadian Encyclopedia.
Ce choix était mûrement réfléchi. En 1834, le souvenir de la Nouvelle-France n'était pas une fantaisie romancée apprise dans les manuels scolaires ; c'était un héritage vivant de traumatismes générationnels. Les francophones de l’époque savaient pertinemment ce que représentait le régime des Bourbons : un système féodal rigide où l’habitant ordinaire ne disposait d’aucune représentation démocratique, d’aucune liberté d’expression et d’aucun recours face à l’autorité absolue de la Couronne. Pour ces premiers Canadiens français, la fleur de lys était le marqueur d'une profonde oppression—l’emblème d’une monarchie que le peuple français lui-même avait fini par renverser de manière sanglante.
S'ils ont choisi la feuille d’érable, c'est parce qu'ils portaient encore en eux la mémoire authentique de l’autocratie des Bourbons. Ils comprenaient que la défense de leur langue et de leur culture exigeait un symbole ancré dans le sol qu’ils habitaient Canada Libre, et non le laissez-passer féodal d’un roi absolu de l’autre côté de l’Atlantique.
L’électorat d’aujourd’hui est pourtant privé de cette mémoire ancestrale. On le nourrit plutôt d'un révisionnisme historique orchestré par une classe politique nationaliste qui idéalise le passé afin de justifier les dérives interventionnistes de l'État. Qu’ils votent pour la CAQ ou pour le PQ, les citoyens choisissent une élite politique qui a systématiquement substitué la vérité historique par de la propagande partisane.
La romantisation des régimes : de la Confédération aux urnes
La résurrection de symboles historiques préalablement vidés de leur violence inhérente est une stratégie éprouvée au sein des mouvements politiques exclusifs à travers le monde.
Dans le Sud américain, ceux qui brandissent le drapeau confédéré se retranchent fréquemment derrière l’argument de « l’héritage, pas la haine », occultant délibérément l'inhumanité fondamentale de l'esclavage que ce drapeau avait pour fonction de protéger. En Europe, des groupuscules ultra-nationalistes tentent de réintroduire des symboles liés aux sombres régimes du milieu du XXe siècle, minimisant leurs liens avec le totalitarisme sous couvert de fierté culturelle.
L'usage généralisé de la fleur de lys dans la politique électorale québécoise participe exactement du même mécanisme de révisionnisme historique. On passe sous silence le fait que la Nouvelle-France était un avant-poste autoritaire, préférant la dépeindre comme une époque dorée et idyllique de pureté culturelle.
Cette idéalisation permet au PQ et à la CAQ de présenter leurs programmes législatifs actuels non pas comme des dérives discriminatoires, mais comme la noble continuation d'un combat historique. Lorsque les options politiques dominantes s’alignent sur l'imagerie d'une monarchie absolue, personne ne devrait s’étonner de voir la gouvernance moderne reproduire les mêmes réflexes autoritaires que ceux du passé.
Les rouages de l'exclusion électorale
Ce révisionnisme historique engendre des conséquences bien concrètes pour la société civile, transformant le scrutin à venir en un référendum crucial sur les limites du pouvoir étatique. Au cours des dernières années, sous la gouverne de la CAQ et sous l'influence idéologique grandissante du PQ, le Québec a amorcé une déconstruction systématique des droits universels au nom de la préservation de la « laïcité » et de la protection de la langue française.
Les mesures législatives telles que la Loi 21 sur la laïcité de l'État et la Loi 96 réformant la Charte de la langue française constituent les manifestations contemporaines de ce vieux penchant hérité des Bourbons. En recourant de manière préventive et systématique à la clause dérogatoire de la Charte canadienne (la clause nonobstant), les deux formations politiques envoient le signal que l’uniformité culturelle collective surpasse les droits humains individuels CBC News. Tout comme l'ancien regime exigeait une soumission totale à l'État et à la Couronne, l'État nationaliste moderne exige une conformité absolue à une identité unique définie par le gouvernement.
Ces structures hiérarchiques, ce démantèlement de la primauté du droit par ses propres gardiens, ainsi que leurs impacts institutionnels profonds sont analysés en détail dans mon récent ouvrage, Tu n'es qu'un nègre : La corruption et le racisme dans les tribunaux civils du Québec | Étude de cas : Gatineau. Ce livre met en lumière comment l'appareil d'État et le système judiciaire, loin de protéger les citoyens vulnérables, s'allient parfois pour réprimer les voix dissidentes, imposer un apartheid linguistique et maintenir une hégémonie ethnique rigide.
Dès lors que les principaux partis s'entendent pour dire que les droits individuels sont subordonnés à la préservation culturelle étatique, c'est le processus démocratique lui-même qui se trouve fragilisé. L’élection cesse d’être un espace de débat sur l’édification d’une société juste et pluraliste ; elle devient une simple compétition pour déterminer qui saura manier les outils d’exclusion de l’État avec le plus d’efficacité.
Face à la réalité d'un système compromis
Au moment de déposer leur bulletin dans l’urne, les Québécois et Québécoises doivent regarder au-delà des drapeaux, des slogans et des faux choix qui leur sont imposés. Un véritable progrès démocratique ne pourra jamais s'accomplir en embrassant les symboles autoritaires d'un passé féodal.
Pour corriger ces dérives systémiques, il est impératif de dénoncer le révisionnisme historique ancré dans les mouvements politiques actuels et de réclamer un retour strict aux protections démocratiques universelles. Tant que le discours politique québécois refusera de rejeter les biais exclusifs légués par les vestiges de l'ère des Bourbons, les élections provinciales continueront de proposer un choix dystopique : celui de voter pour un système compromis, enveloppé dans un drapeau confisqué.
Raymond Samuels est consultant juridique, chercheur et auteur spécialisé en droit constitutionnel canadien et en droits de la personne. Son livre choc, Tu n'es qu'un nègre : La corruption et le racisme dans les tribunaux civils du Québec | Étude de cas : Gatineau, est publié par les Éditions Agora Cosmopolitan.



